« Ce n’est pas le vêtement en soi qui est indécent. »

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TENUE DÉCENTE EXIGÉE Les écoles romandes somment les jeunes filles de se vêtir d’une tenue décente en classe. Cathy Rime, enseignante au secondaire I à Lausanne, s’interroge sur la notion de « décence » et propose un champs de réflexions sur cette terminologie. 

enseignante et déléguée à la santé. (image : DR)

Selon vous, qu’est-ce une tenue décente ? Il n’y a aucune notion précise sur cette définition. C’est un concept subjectif. Il émane d’une construction sociale. C’est la somme ou la moyenne de toutes les opinions de chacun et de chacune dans notre société.

Pourquoi cette conception de « décence » n’est-elle pas claire aux yeux de tous Ce n’est pas clair, car la définition varie selon le temps et l’époque, les cultures, l’âge, et le genre de la personne. Et par-dessus tout, elle reste subjective. Selon le dictionnaire, on distingue ce qui est socialement acceptable et qui ne heurte pas le public.

« Ce n’est pas le vêtement en soi qui est indécent, c’est le vêtement porté dans un contexte (… ) qui pose problème »

Vous avez abordé la question dans votre mémoire de master : Shocking ! : la règlementation des tenues vestimentaires des élèves au secondaire I.  Le vêtement est-il source de problèmes ? Ce n’est pas le vêtement en soi qui est indécent, c’est le vêtement porté dans un contexte précis et par un type de corps prédéfini qui pose problème. Le même vêtement porté par une fille qui n’a pas de formes paraît comme décent aux yeux des enseignants, alors que le même vêtement porté par une fille qui a des formes sera inacceptable. La problématique est une condamnation arbitraire du corps des jeunes filles. 

Pourquoi une telle disparité des règlements entre les écoles ? Selon les écoles, les disparités apparaissent à deux niveaux.Dans le canton de Vaud, la LEO (loi sur l’enseignement obligatoire) stipule que les élèves doivent porter des tenues vestimentaires décentes. C’est la loi appliquée par tous les établissements du canton.

Cependant, les établissements sont libres de rajouter des éléments dans leur règlement interne. Avant la dernière déclaration de Mme Cesla Amarelle, cheffe du Département de la formation et de la jeunesse, il n’y avait pas de règles claires. Il n’existait pas de critères exhaustifs quant aux tenues des filles et des garçons. Et certains établissements orientaient plus explicitement leur règlement sur les filles que sur les garçons. Si la règle stipule : « pas d’épaules dénudées », il est clair que le règlement s’adresse aux jeunes filles.

Un règlement d’école exhaustif mais une définition de la décence ambiguë ? Comment l’expliquez-vous ? Je dirais que la définition dépend de chacun nous. Ce débat a polarisé un bon nombre d’enseignants et d’institutions. En tant qu’enseignante, je me sens libre et validée par les missions éducatives de l’école, qui sont d’éveiller le sens critique des élèves, de transmettre des valeurs du respect de l’autre. Je me sens légitime de parler des tenues vestimentaires et de les amener à être critique vis-à-vis du règlement de l’école.

« Les filles sont plus visées que les garçons quant aux critères de décences auxquels elles sont soumises. »

Le port de l’ uniforme résoudrait-il le problème ? Le port de l’uniforme tenterait de pallier des inégalités de classes sociales, mais ne ferait que confirmer les inégalités de genre. Il faut préparer les élèves à une vie après l’école en les poussant à identifier les codes sociétaux. Quand je parle de  « codes »  vestimentaires, j’entends par là ;  les attentes sociales, les normes vestimentaires selon les milieux et contextes sociaux. Les filles sont plus visées que les garçons quant aux critères de décence auxquels elles sont soumises. Le message pédagogique de l’école à véhiculer serait d’arrêter de soumettre les filles à des injonctions sur leur tenue vestimentaire.

« Se référer au bon sens n’est pas suffisant. »

Quelles solutions préconisez-vous ? Un projet pédagogique avec les élèves qui servirait à identifier les codes vestimentaires implicites. C’est très important que le débat aille plus loin. Notre devoir est de préparer les élèves à la vie en société.

Deuxièmement, la formation des adultes et des enseignants. Un appui qui les aiderait à redéfinir ou à déconstruire le terme de « décence ».

Se référer au bon sens n’est pas suffisant. Les adultes éprouvent des difficultés à définir les termes bon sens et décence. Les gens qui évoquent l’esprit du bon sens ciblent les attentes qu’ils imaginent de la part des gens établis au pouvoir. Nous sommes dans une société patriarcale. Contrôler le corps des femmes traduit une volonté de contrôler la position qu’elles occupent dans l’espace public.

Troisièmement, il faut davantage de modèles féminins dans notre société. L’école est un bastion pour promulguer des modèles qui ne seraient ni basés sur des stéréotypes, ni sur des critères discriminants. L’école doit prendre ses responsabilités éducatives et pédagogiques.

Pour rappel, certains élèves du cycle d’orientation de Pinchat ont été sommés lors de la rentrée de porter un large t-shirt par-dessus leurs tenues jugées inappropriées par l’établissement. Des adolescentes témoignent des pratiques sexistes subies au sein de leurs établissements scolaires suite à la polémique du « t-shirt de la honte ».

Muriel Favre

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